4 Janv. 2026
Du roman à la scène, genèse des Misérables
et de leur première adaptation
Florence Naugrette, Sorbonne Université
Les typographes, dit-on, pleuraient en composant le livre. Des ouvriers se cotisaient pour l’acheter à plusieurs, et tiraient au sort qui garderait l’ouvrage.
De Jean Tréjean aux Misères
Lorsqu’il commence la rédaction de son roman, en 1845, Hugo se sent lui-même « misérable », pour deux raisons. La première, c’est le deuil : le 4 septembre 1843, sa fille s’est noyée. Parti en voyage avec sa maîtresse, il apprend la nouvelle dans le journal. L’enterrement est déjà passé. Ce deuil mêlé de culpabilité se retrouvera dans Les Misérables, roman de l’amour paternel. La seconde, c’est sa vie amoureuse chaotique : marié (à Adèle), il a une compagne (Juliette Drouet), et une liaison avec une femme mariée (Léonie Biard) ; quand ils sont surpris en flagrant délit, celle-ci est emprisonnée à la prison Saint-Lazare pour femmes adultères et prostituées. Les Misérables, commencés peu après ce scandale public, réhabiliteront la femme déchue.
La mort de Léopoldine lui a ôté l’envie de publier, mais pas d’écrire. Il commence un roman intitulé d’abord Jean Tréjean puis Les Misères. Il le nourrit d’expériences vécues. Il utilise ainsi les souvenirs de couvent de ses deux maîtresses pour décrire la vie des religieuses du Petit-Picpus. Il a pris parti dans l’affaire d’une prostituée se rebiffant contre un client, témoignant auprès de la police en faveur de la fille contre le bourgeois ; en transposant cette scène dans son roman, il dénonce implicitement la double misère des femmes pauvres, violentées et exploitées, et la responsabilité des hommes dans la prostitution.
Il est devenu un homme en vue, académicien (élu en 1841) et pair de France (nommé en 1845). En 1848, il est élu représentant du peuple et délaisse son manuscrit. Mais les thèmes politiques qu’il y abordait se retrouvent dans les discours qu’il prononce à la Chambre pendant la Deuxième République : il dénonce l’abandon d’un projet de loi relatif à l’assistance publique ; il critique la confiscation de l’école par les congrégations, distingue l’éducation morale et religieuse de l’enseignement, appelle de ses vœux une école laïque et gratuite ; il se prononce pour la liberté de la presse et du théâtre, contre la déportation et pour le suffrage universel.
Les Misérables, de leur reprise en exil à la publication
La révolution de 1848 interrompt Les Misères à l’endroit où les héros de la fiction sont sur les barricades. Celles de février 1848, bien réelles, plongent Hugo dans l’action directe, et lui font ranger son roman dans une malle aux manuscrits d’où il ne le ressortira qu’en exil, en 1860, sur l’île de Guernesey où il a trouvé refuge. L’exil, subi puis choisi après sa résistance au coup d’État du 2 décembre 1851, est une époque de méditation qui donne aux Misérables sa hauteur philosophique.
En 1859, il a refusé l’amnistie, et déclaré qu’il ne rentrerait en France qu’avec la liberté, c’est-à-dire la chute de Napoléon III. Il écrit des lettres ouvertes dans la presse pour défendre les causes féministes, humanitaires et pacifistes, mais c’est surtout par ses livres qu’il fait passer ses idées politiques. En passionnant le lecteur qui s’indigne des injustices dont les héros sont victimes, en donnant des solutions romanesques au mal social, Les Misérables sont un cri de protestation contre la misère, un appel à transformer la charité en assistance publique, une critique du patriarcat et de l’exploitation de la femme par l’homme, une dénonciation des dérives criminogènes du système carcéral, un plaidoyer pour le droit au travail et à l’éducation.
Rien de tout ça n’échappa aux lecteurs. La publication, attendue, en dix volumes échelonnés, fut un immense succès au printemps 1862. Les typographes, dit-on, pleuraient en composant le livre. Des ouvriers se cotisaient pour l’acheter à plusieurs, et tiraient au sort qui garderait l’ouvrage. On organisait des lectures collectives. La réception critique, elle, fut plus soupçonneuse. Lamartine trouva le livre « très dangereux […] parce qu’il fait trop espérer aux malheureux ». Chez les catholiques, tandis que Veuillot s’émouvait du portrait de l’évêque en saint homme, Barbey d’Aurevilly jugeait le roman « une mauvaise action ». Rimbaud, plus tard, y verrait, au contraire, « un vrai poème ».
La première adaptation théâtrale, œuvre du clan Hugo
Hugo donna immédiatement son feu vert à son fils Charles et à son ami Paul Meurice pour une adaptation théâtrale. Meurice contribuerait à l’écriture, mais Charles signerait seul. Le directeur de l’Ambigu-Comique était prêt à le monter. Mais la censure française s’y opposa. On se tourna donc vers Bruxelles, où les Hugo avaient gardé des attaches. La première eut lieu au théâtre des Galeries Saint-Hubert le 3 janvier 1863. Pour faire tenir le roman dans les dimensions d’une soirée théâtrale, il avait fallu considérablement élaguer : un Prologue, deux parties (« Fantine » et « Jean Valjean ») et un Épilogue réduisaient l’intrigue à une succession de tableaux. Les développements historiques et philosophiques étaient supprimés. Les décors regroupaient dans un même lieu des scènes qui dans le roman se passent dans des endroits différents. Les retours en arrière, impossibles au théâtre, étaient récapitulés en quelques répliques. Certains caractères étaient simplifiés, telle Éponine, devenue plus dure, car plus jalouse ; Myriel, qualifié, dans le manuscrit, de « médecin », troquait son état ecclésiastique contre celui de bourgeois charitable (la portée religieuse subversive du livre s’en trouvait appauvrie). Mais la théâtralité inhérente au roman, avec ses dialogues, ses descriptions pittoresques et ses motifs mélodramatiques, facilitait l’adaptation. Certains dialogues étaient repris à l’identique, et les chansons avaient été largement conservées. La presse admira la réussite visuelle des tableaux, mais souligna le caractère un peu décousu de leur succession. Quelques années plus tard, Meurice corrigerait ce défaut.
On crut pouvoir créer la pièce en France une fois le Second Empire tombé. Le théâtre de la Porte-Saint-Martin la mit en répétition au printemps 1871, mais Charles Hugo fut enterré au Père-Lachaise le premier jour de la Commune, la Semaine sanglante éclata, et le théâtre fut incendié.
La première parisienne eut lieu le 22 mars 1878 au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Paul Meurice avait dirigé les répétitions. Hugo s’y rendit avec Juliette et ses petits-enfants. Il fut satisfait du succès public, de la mise en scène et des acteurs. L’enfant qui jouait Cosette faisait chavirer les cœurs. On prit plusieurs photos de cette charmante Cécile Daubray, qui, dévouée à Hugo, serait chargée, adulte, de classer ses papiers légués à la Bibliothèque nationale de France.
Ainsi débutait, avec la bénédiction de Hugo lui-même, la longue carrière scénique des « Mis ».