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19 Mar. 2019

Portrait

Jack Mitchell

Apprendre à voler

La danseuse et chorégraphe américaine Elizabeth Streb poursuit sa quête du mouvement amorcée dans les années 1970 avec ses spectacles et laboratoires qui invitent le public à expérimenter l’élan, la vitesse, l’impact, le rebond et la chute.

Proche du mouvement de la danse postmoderne new-yorkaise à la fin des années 70, la danseuse et chorégraphe Elizabeth Streb s’en éloigne pour fonder sa propre compagnie, STREB Extreme Action, en 1985. Ses spectacles attestent d’une recherche exigeante sur le mouvement, qui se double d’une volonté d’ouverture sur la société : en témoigne la création en 2003 de SLAM, un « laboratoire » qui se veut tout à la fois lieu de répétition, d’enseignement et de rencontres avec des publics très divers.

Plus jeune, quand elle chaussait des skis, c’était pour descendre les pistes tout schuss. Et lorsqu’elle ne dévalait pas les pentes, elle enfourchait de grosses cylindrées en choisissant celles dont la puissance lui permettrait de décoller du sol (l’envol, déjà !). Comme on le voit, Elizabeth Streb n’était pas franchement adepte de l’eau tiède… Âgée aujourd’hui de 68 ans, l’artiste n’a rien perdu de sa fougue ni de son engagement : le public qui a assisté l’automne dernier à son spectacle Passages au Musée d’Orsay, dans le cadre du week-end Picasso Circus, a pu s’en faire une idée en l’entendant hurler les mouvements qui commandaient aux montées, descentes, vols et retournements de ses performeurs suspendus à des filins le long de parois en béton. « J’étais accro à la performance physique », explique-t-elle dans son livre How to Become an Extreme Action Hero – Comment devenir un héros de l’action extrême, publié en 2010 (ouvrage non traduit en français). « Je voulais sentir mon corps tomber, attraper, pousser, grimper et s’écraser sur tous types de support. Mon rapport au monde était quasi extatique. Après avoir accumulé un réservoir de mouvements divers issus de mes premières expériences – le ski, le tir au fusil [que son père lui enseigne lorsqu’elle est enfant], les motos…–, je me demandais tout le temps à quel moment je ressentirais à nouveau une intensité semblable en termes d’élan, de vitesse, d’impact, de rebond et de chute. Je recherchais sans cesse le mouvement. »

Née à Rochester, situé dans l’État de New York, Elizabeth Streb sort diplômée de la State University of New York at Brockport en 1972. Passionnée par les recherches des chorégraphes d’avant-garde, elle file à San Francisco où elle participe à des travaux chorégraphiques expérimentaux avant de revenir en 1975 à New York. Là, elle rejoint le mouvement de la danse postmoderne, situé alors dans la mouvance des recherches initiées dans les années 1960 par le Judson Dance Theatre, auquel appartenaient des chorégraphes comme Yvonne Rainer, Trisha Brown, David Gordon ou Lucinda Childs. « Ce qu’ils essayaient de faire – du moins, c’est ainsi que je l’interprétais –, c’était de réexaminer la syntaxe et la grammaire de la danse, et de sortir des clichés des cent dernières années concernant les mouvements. » S’étant formée tardivement à la danse, vers l’âge de dix-sept ans (ce qui était un handicap pour une fille, dit-elle), elle a en fin de compte échappé au formatage de l’apprentissage traditionnel.

Comme elle le fait remarquer, « celles qui deviennent danseuses par la suite ne remettent généralement pas en question ce qu’on leur a enseigné ». Streb, qualifiée par le chorégraphe Bill T. Jones de « merveilleuse danseuse, très athlétique, très sexy, possédant le charisme d’une star de cinéma », eut un déclic vers la fin des années soixante-dix : alors qu’elle terminait un spectacle par une fente en quatrième position, une jambe en avant et un bras devant elle, et qu’elle restait figée ainsi pendant un temps démesuré, elle s’est soudain demandé ce que signifiait ce mouvement. « Cela a commencé à me tourmenter : si on ne peut pas répondre à cette question, alors on ment au public. Dès lors, j’avais pris ma décision : plus de pas, de sauts et autres jetés ; si je ne savais pas ce que je faisais ni pourquoi, je devais arrêter de le faire. » D’où le choix de tenter certaines expérimentations artistiques plus radicales où l’on voit poindre des éléments qui deviendront certaines de ses constantes, comme la mise en danger – de soi-même ou de ses partenaires –, la violence et l’urgence. Avec une obsession : intégrer et rendre visible les lois de la gravité dans ses spectacles. « La danse et le cirque essaient de camoufler les effets de la gravité. J’ai toujours pensé, d’un point de vue formel, que cela revenait à vouloir condenser les tragédies de Shakespeare : ce n’est pas la vérité. Le vol peut certes être beau, magnifique éthéré, mais si on occulte l’atterrissage, c’est le mouvement lui-même que l’on falsifie. Avec la compagnie Streb, nous montrons l’utilisation de la gravité et l’impact au moment de l’atterrissage. »

L’un de ses premiers essais dans cette nouvelle voie a pour titre Fall Line, présenté au Dance Theatre Workshop en 1981. Streb conçoit une planche inclinée, une sorte de rampe sur laquelle elle et son partenaire se combattent jusqu’au sommet avant de glisser vers le bas. La rampe est vernie pour la rendre glissante et les deux danseurs se déplacent sur des « chemins » indiqués par des lignes peintes. Le spectacle est peu goûté par la critique, mais les gens commencent à accorder davantage d’attention à Streb lorsque John Cage déclare, en 1984, que la première fois qu’il l’a vue jouer, il a été enthousiasmé. « Son énergie et son inventivité incessante sont formidables. Chaque fois que j’entends dire qu’elle se produit quelque part, je m’arrange pour aller voir son travail. » Les recherches personnelles d’Elizabeth Streb l’amènent toujours plus loin dans la prise de risque afin d’atteindre la substance même du mouvement. Les titres de certaines de ses pièces parlent d’eux-mêmes : Crash, Impact, Human Fountain… Le travail de Streb est extrêmement exigeant, les danseurs doivent effectuer des déplacements rapides, qui nécessitent de leur part de l’endurance, de la dextérité, une grande force physique et de l’audace. Elle-même a cessé de danser depuis 1998, mais aujourd’hui encore, elle ne demandera jamais à ses performeurs d’exécuter quelque chose qu’elle n’aurait pas déjà fait, ou ne pourrait pas tenter.

Des enfants atterrissent sur des tapis en plein air
Guillaume Combier
L’atelier “Apprendre à voler” à Paris Plage par la compagnie STREB EXTREME ACTION durant l’été 2018

En 2003, elle crée le SLAM (Streb Lab for Action Mechanics), établi à Williamsburg (Brooklyn). Cet espace, très ouvert, permet à tous – les gens du voisinage aussi bien que les personnes curieuses de découvrir ses méthodes – de venir assister à des répétitions et même de participer à des cours. À partir de « Streb : Pop Action », cette fusion de danse, de sport, de gymnastique et de cirque qui forme la substance de ses spectacles, Streb imagine également d’impliquer les enfants, avec lesquels elle avait commencé à travailler à petite échelle dès les années 1980-90. De ce désir de transmission naît le « Streb : Kid Action », qui s’adresse aux jeunes désireux de tester les limites de leur univers physique. Voire d’« apprendre à voler », puisque tel était le titre de l’expérience proposée gratuitement à des 5-15 ans par la compagnie STREB Extreme Action et le Châtelet l’été dernier dans le cadre de Paris Plages à la Villette. Et cette expérience a été tellement concluante que Streb envisage d’intégrer certains enfants formés à cette méthode au spectacle Parade du Châtelet.

Si elle poursuit une recherche parfois extrême, Elizabeth Streb n’en tend pas moins la main à tous ceux qui veulent expérimenter à ses côtés, à leur niveau, certaines sensations.

Lors des spectacles, c’est autre chose : « Lorsque au cours du mouvement on tend à perdre le contrôle de son corps, des danseurs entraînés comme les miens peuvent réagir en une milliseconde pour échapper au danger. Mais le public qui regarde pense que quelque chose de dramatique peut arriver à tout moment, parce que cela reflète la vie même : elle comporte des histoires tristes, et on ne peut pas faire comme si cela n’existait pas. Avec ces spectacles, je veux trouver l’équivalent de ce que le contre-ut émis par un chanteur peut provoquer chez le spectateur. Il s’agit de créer de l’émotion, mais aussi de l’attente : et maintenant, que vont-ils faire ? ».

Je voulais sentir mon corps tomber, attraper, pousser, grimper et s’écraser sur tous types de support. Mon rapport au monde était quasi extatique. {…} Je recherchais sans cesse le mouvement.

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