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29 Jui. 2021

Article

Abdou Ouologem

Le boli de Dyabougou

Ombre et lumière d’un objet sacré

Que représente le fétiche au cœur de l'œuvre de Damon Albarn et Abderrahmane Sissako ? Éléments de réponse avec Manuel Valentin, responsable scientifique des collections d'anthropologie culturelle au Musée de l'Homme.

Le boli dont il est question dans cet opéra fait partie de ces objets auxquels l’Histoire a conféré une destinée inattendue. Dans le cours normal des choses, il était pour les habitants bamana d’un village de la région de San, au Mali, un objet sacré, un concentré de force spirituelle susceptible de combattre la sorcellerie, de faire tomber la pluie ou de rendre la femme féconde. Conservé à l’abri des regards dans une case spéciale, il ne pouvait être vu et manipulé que par une poignée d’hommes initiés. Aujourd’hui, il est devenu une œuvre d’art exposée dans un grand musée parisien, exhibé, connu et reconnu par des milliers de personnes anonymes, des hommes, des femmes, des enfants, tous ignorants de la valeur hautement sacrée qu’il revêtait pour ses propriétaires d’autrefois.

Son destin bascule un jour de septembre 1931, lorsque plusieurs membres de la mission ethnographique Dakar-Djibouti (1931-1933) décident de dérober des fétiches sacrés conservés dans une case sanctuaire du village de Dyabougou. Parmi les voleurs se trouve l’écrivain Michel Leiris, qui était alors l’archiviste de la mission. Il raconte :

Cette fois, c’est Lutten et moi qui nous chargeons de l’opération. Mon cœur bat très fort car, depuis le scandale d’hier, je perçois avec plus d’acuité l’énormité de ce que nous commettons. De son couteau de chasse, Lutten détache le masque du costume garni de plumes auquel il est relié, me le passe, pour que je l’enveloppe dans la toile que nous avons apportée, et me donne aussi, sur ma demande — car il s’agit d’une des formes bizarres qui hier nous avait si fort intrigués — une sorte de cochon de lait, toujours en nougat brun (c’est-à-dire sang coagulé) qui pèse au moins 15 kilos et que j’emballe avec le masque. Le tout est rapidement sorti du village et nous regagnons les voitures par les champs. Lorsque nous partons, le chef veut rendre à Lutten les 20 francs que nous lui avons donnés. Lutten les lui laisse, naturellement. Mais ça n’en est pas moins moche…
( L’Afrique fantôme*, le 7 septembre 1931).

À la fois journal de bord et journal intime dans lequel il consigne les événements marquants de la journée, L’Afrique fantôme représente en quelque sorte les coulisses de la Mission Dakar-Djibouti qui rapportera plus de 3000 pièces acquises au fil d’un long parcours traversant d’ouest en est le continent, de Dakar à la ville de Djibouti. L’expédition constitue la plus grande collecte ethnographique jamais entreprise par la France. Votée et financée en partie par les autorités de l’époque, elle suscite un enthousiasme immense. Pilotée par l’ethnologue Marcel Griaule, elle apparaît comme une mission scientifique de sauvetage de ce que l’on appellerait aujourd’hui le patrimoine local. Depuis quelques années en effet, les observateurs sur place notent la transformation rapide et, semble t-il, irréversible des pratiques traditionnelles, conséquences directes des effets de la colonisation. On est alors persuadé que les sociétés africaines seront d’ici peu complètement acculturées. La mission Dakar-Djibouti a donc pour objectif de collecter des témoignages matériels et immatériels des modes de vie traditionnels et authentiques avant leur disparition.

La publication de L’Afrique fantôme en 1934 fut à l’origine d’une dissension profonde entre Michel Leiris et Marcel Griaule. Elle marqua surtout le début d’une polémique sur le bien-fondé des pratiques de la collecte ethnographique en général. Au fil des années, la Mission Dakar-Djibouti sera considérée par certains comme une entreprise de pillage colonial, tandis que paradoxalement bon nombre des objets rapportés furent érigés au titre de chefs d’œuvre authentiques. Le « cochon de lait » dont parle Michel Leiris est ainsi devenu le boli le plus souvent exposé et publié. En 1984, il voyagea parmi d’autres chefs d’œuvres à New York pour figurer à l’exposition African Masterpieces from the Musée de l’Homme. Il est aujourd’hui présenté dans la pénombre d’une vitrine du musée du quai Branly-Jacques Chirac, avec d’autres boliw, lesquels par contre n’ont pas bénéficié d’un témoignage aussi précis sur les circonstances de leur collecte.

Techniquement parlant, il ne s’agit pas d’une sculpture, mais d’un agglomérat de terres, de matières organiques et d’autres ingrédients pétris ensemble : des argiles noires, rouges et blanches, des éléments (feuille, bois, racine, écorce…) d’essences d’arbres spécifiques réduits en poudre, des fragments de tissu, d’os, de poils, de plumes, de griffes, de noix de kola mâchées. Rien n’est choisi au hasard. Tout est collecté par des enfants préadolescents ou par des hommes et des femmes dont la moralité est irréprochable. La surface de ces objets est entièrement recouverte d’une substance noire. Cette croûte est d’autant plus épaisse que le boli est puissant. La couleur noire provient des libations et des offrandes de sang sacrificiel qui ont pour but d’entretenir la force et la capacité du boli à répondre aux sollicitations. Ce noir lui confère aussi une allure mystérieuse, voire effrayante. Le boli est en effet conçu pour susciter la crainte, la peur profonde, l’agressivité. Le « cochon de lait » dont le corps massif et la bosse imposante évoquent plutôt le buffle, animal puissant de la savane, servait ainsi d’habitacle à une force spirituelle supérieure, très dangereuse. L’origine des boliw zoomorphes se perd dans les méandres de la mythologie et de l’histoire de la région. D’après le professeur Youssouf Tata Cissé, ils portaient le nom de Makungoba le « Maître » ou la « Mère de la grande brousse ». Ils furent un temps associés au pouvoir du fondateur du royaume de Ségou, au XVIIIe siècle, avant de servir au culte de la société secrète du kono.

Partout où furent commis des vols d’objets sacrés, on raconte qu’il s’ensuivit dans les villages une série de malheurs et de catastrophes : mauvaises récoltes, sécheresse, maladie, querelles entre habitants… La perte de tels objets entraîna en effet de profonds bouleversements. En raison de l’hostilité croissante d’un islam rigoriste, il s’en fabrique de moins en moins aujourd’hui, sauf à discrétion dans certains villages traditionalistes. En revanche, les boliw « exilés » hors d’Afrique exercent désormais un pouvoir d’un tout autre ordre, celui de fasciner le visiteur non initié par la puissance suggestive de leurs formes. Un comble pour des objets sacrés qui dans leur contexte d’origine n’avaient aucune vocation à plaire ni à séduire, se posant comme une antithèse à la notion de chef-d’œuvre chère à l’Occident.

*L’Afrique Fantôme de Michel Leiris est publié chez Gallimard.

Manuel Valentin
Anthropologie des patrimoines matériels – Histoire des arts de l’Afrique
Responsable scientifique des collections d’anthropologie culturelle au Musée de l’Homme.

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