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05 Avr. 2019

Événement

Thomas Amouroux

1917 : Parade ou l’esprit nouveau

« Une insulte au bon goût et au bon sens ! » Créé au Châtelet le 18 mai 1917, Parade provoqua une véritable tempête le soir de la première.

« Trois managers féroces, vulgaires, surhumains, inhumains, font la réclame d’un spectacle auquel un prestidigitateur chinois, une girl américaine et deux acrobates servent de parade. » L’argument de Cocteau pour ce ballet chorégraphié par le jeune Léonide Massine jouait sur l’illusion du théâtre dans le théâtre, donnant pour vraie une reconstruction du réel (la ville, les managers) et pour artificiels les êtres vivants (les danseurs).

Picasso, à qui Diaghilev avait fait appel pour les décors, peignit un gigantesque rideau de scène où se mêlaient réalité et fantastique. Le contraste entre cette toile et le ballet lui-même (censé se dérouler sur un boulevard parisien) choqua le public, sans parler des personnages des managers en forme de gratte-ciel ambulants. Erik Satie signait ici sa première œuvre pour la scène. La « simplicité neuve, savante, linéaire » (Cocteau) de sa musique ne fut guère goûtée non plus, si ce n’est des pairs du compositeur. Parmi les défenseurs de cette œuvre à la modernité dérangeante se trouvait Francis Poulenc, alors âgé d’à peine vingt ans :

Parade est […] une grande date dans l’histoire de l’art. La conjonction, j’allais dire la conjuration Cocteau-Satie-Picasso, a ouvert le cycle des grands ballets modernes chez Diaghilev. Il n’y a pas que les machines à écrire qui scandalisèrent dans Parade. Tout était neuf – argument, musique, spectacle – et c’est avec stupeur que les habitués des Ballets russes d’avant 1914 virent se lever le rideau de Picasso, déjà tout à fait insolite pour eux, sur un décor cubique. Ce n’était plus le scandale franchement, strictement musical du Sacre du printemps. Cette fois, chaque art ruait dans les brancards. Et le spectacle monté en 1917, en pleine guerre, parut à certains un défi au bon sens. La musique de Satie, si simple, si crue, si naïvement savante, comme un tableau du Douanier Rousseau, fit scandale par sa désinvolture. Pour la première fois […], le music-hall envahissait l’Art – avec un grand A. En effet, on dansait un one step dans Parade. À ce moment-là, la salle se déchaîna en huées et en applaudissements. Tout Montparnasse, au poulailler, hurlait : “Vive Picasso !” Auric, Roland-Manuel, Tailleferre, Duret et beaucoup d’autres musiciens hurlaient : “Vive Satie !” Ce fut un beau scandale. Sur l’écran de mes souvenirs, deux silhouettes se dressent. Celle d’Apollinaire, en officier, le front ceint d’un bandage… Pour lui, c’était le triomphe de son esthétique*. Une autre silhouette, très effacée celle-là, celle de Debussy, aux portes de la mort, quittant la salle en murmurant : “Peut-être ! peut-être ! mais je suis déjà trop loin de tout cela !” Après un temps d’injuste mépris, Parade accède maintenant au rang des chefs-d’œuvre incontestables

(Francis Poulenc, extrait de Moi et mes amis, 1963).

* Le poète, revenant du front, saluera en effet dans cette œuvre la naissance d’un « esprit nouveau », d’« une sorte de sur-réalisme » (ndlr).

“Peut-être ! peut-être ! mais je suis déjà trop loin de tout cela !” Debussy

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