Orientation transversale

Dimitris Papaioannou

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14 Jan. 2021

Article

©Carlos Delgado

Le chant du rossignol

Les oiseaux, la musique et l’amour

Le chant du rossignol n'a cessé d'inspirer les poètes et les musiciens, à l'instar de Stravinsky qui lui a consacré un opéra. Retour en musique sur les plus beaux airs que cet oiseau a suscité à travers les siècles.

Présences insaisissables habitant les forêts, les campagnes et les villes, survolant même les océans et les montagnes, plongeant dans les eaux ou planant dans les airs, les oiseaux semblent habiter notre planète plus intensément que nous. Leurs plus belles voix, « déracinées comme des graines » (Claude Roy), ont le don de mettre notre langage articulé en défaut, comme si rien n’était plus beau que la simplicité de leurs trilles, roulades, pépiements et sifflements. En même temps, ces voix éveillent en nous notre profond sens musical, contribuant à nous mettre en continuité avec le reste des vivants – voire, selon certains mystiques, avec tout l’univers. Dans un célèbre sermon illustré par Giotto, François d’Assise s’émerveille de leur chant et les félicite de leur aisance à envoyer leurs louanges à travers le ciel :

Mes frères les oiseaux, vous êtes très redevables à Dieu votre créateur, et toujours et en tous lieux vous devez le louer parce qu’il vous a donné la liberté de voler partout, et qu’il vous a donné aussi un double et triple vêtement (…) et qu’il vous a destiné l’élément de l’air. Outre cela, vous ne semez ni ne moissonnez, et Dieu vous nourrit, et il vous donne les fleuves et les fontaines pour y boire, il vous donne les montagnes et les vallées pour vous y réfugier, et les grands arbres pour y faire vos nids. Et parce que vous ne savez ni filer ni coudre, Dieu vous fournit le vêtement à vous et à vos petits (…) [1].

En franchissant la distance entre les humains et les animaux, ce prêche met en valeur un jeu de matières (l’espace, la terre) où apparaît la possibilité de cultiver l’impalpable, de lui donner forme. Les oiseaux auraient le privilège d’embellir la nature en tant que créatures des grands espaces, alors qu’il est difficile aux hommes de savoir comment s’y prendre pour rendre l’air aussi fructueux qu’un champ ; nous sommes plus habiles à creuser des sillons dans la terre qu’à jouer des subtiles vibrations de l’air !

Dans ce bestiaire ailé, le rossignol qui charme l’empereur, dans le conte d’Andersen adapté par Stravinsky, a un statut particulier. Plusieurs raisons expliquent ce privilège, reconnu de longue date par de nombreuses traditions. D’abord, le rossignol commence à chanter au moment où se taisent la plupart des autres oiseaux, c’est-à-dire à la tombée de la nuit. Voilà pourquoi Shakespeare, dans le Songe d’une nuit d’été, lorsque la fée Titania demande à ses sujets de chanter pour l’endormir, fait venir le rossignol. Comme pour la chouette dans Peines d’amour perdues (« tu-whit, to-who ») Shakespeare propose alors une transcription littéraire de son chant, en jouant sur le mot « lullaby » (« berceuse ») : Philomèle et mélodie / chantent dans notre tendre berceuse ; / Lulla, lulla, lullaby, lulla, lulla, lullaby : / Sans blesser, ni tromper, ni envoûter personne / Viens tout près de notre dame / Bonne nuit donc avec cette berceuse [2]. Felix Mendelssohn a mis ce passage en musique dans l’air « You spotted snakes », où l’on perçoit l’agitation de celle qui peine à s’endormir, dont les pensées tourbillonnantes dialoguent avec le rossignol.

Ainsi, le rossignol est d’abord l’oiseau berceur, et sa douceur est si apaisante que plusieurs compositeurs l’imitent littéralement dans leurs morceaux pour flûte : c’est le cas de Jacob van Eyck (Engels Nachtegaeltje) et de François Couperin (Troisième Livre de pièces pour clavecin (14e ordre, 1722) : Le Rossignol en amour, Lentement et très tendrement).

Mais comme il continue de chanter toute la nuit, d’autres traditions l’ont associé à la tristesse, voire à une souffrance qui ne veut pas finir. Dans l’Antiquité grecque, son chant est écouté comme une lamentation. En effet, selon une tradition qui remonte à Homère, la femme que l’on entend gémir par la gorge du rossignol, nommée Philomèle, est l’héroïne d’une histoire tragique. Sa sœur Procné s’était mariée à Térée, roi de Thrace, avec lequel elle avait eu un fils nommé Itys, quand elle demanda à recevoir la visite de Philomèle. Térée partit chercher sa belle-sœur à Athènes, mais sur le chemin, il la viola et lui coupa la langue. Pour se venger, les deux femmes tuèrent le jeune Itys et le donnèrent à manger à son père. Au moment de s’enfuir, elles furent changées l’une en hirondelle, l’autre en rossignol, et « Itys » serait le nom que le rossignol ne cesse de prononcer, se lamentant à la fois sur la mort du garçon et sur les deux crimes, le meurtre et le viol [3]. Malheureusement, la tragédie lyrique composée par Marc-Antoine Charpentier à partir de cette histoire est perdue ; mais deux chansons populaires, en français, font du rossignol le compagnon des femmes maltraitées : « A la claire fontaine » met en valeur un contraste entre le « cœur gai » de l’oiseau qui chante et celui de la chanteuse qui pleure, rejetée par son amoureux ; et dans « Gentil coquelicot », connue aussi sous le nom « J’ai descendu dans mon jardin », le rossignol dit « trois mots en latin » qui dénoncent la méchanceté des hommes et des garçons, tout en faisant l’éloge des demoiselles.

Cependant, le chant nocturne du rossignol peut aussi bien être interprété comme l’accompagnement des amours heureuses. Chez Shakespeare, encore, alors que Roméo pense qu’il doit quitter la chambre de Juliette car il entend des chants d’oiseaux annoncer l’aube, celle-ci s’étonne : « Tu vas partir ? Le jour n’est pas proche encore. / Ce n’était pas l’alouette qui perçait ton oreille, mais le rossignol. / Il rêve parfois, la nuit, sur ce vieux grenadier. / Oui, crois-moi, mon amour, c’était le rossignol [4] ».

Le rossignol apparaît cette fois comme l’oiseau rêveur, chantant dans une sorte d’innocence amoureuse, symbole d’une musicalité naturelle, immédiate, que les humains peuvent et doivent imiter. Il existe d’ailleurs un très joli air en français, « Oiseaux si tous les ans » composé par W. A. Mozart – notée K 307 (1777) – sur un air du poète Antoine Ferrand : « Oiseaux, si tous les ans / Vous changez de climats, / Dès que le triste hiver / Dépouille nos bocages ; / Ce n’est pas seulement / Pour changer de feuillages, / Ni pour éviter nos frimats ; Mais votre destinée / Ne vous permet d’aimer, / Qu’à la saison des fleurs. / Et quand elle est passée, / Vous la cherchez ailleurs, / Afin d’aimer toute l’année. » Difficile de nier que, dans cette version, l’oiseau amoureux apparaît plutôt volage, puisqu’il est prêt à changer de pays pour continuer à aimer…

Cela étant, ce qui s’incarne dans l’image du petit oiseau ne se limite pas à son chant. Dans un célèbre poème antique, le poète Catulle se lamente sur la mort d’un petit moineau, oiseau de compagnie de sa bien-aimée. Ses vers décrivent si délicatement ce qu’était naguère l’intimité physique entre le moineau et sa maîtresse, ils semblent prendre la mort du petit être tellement au tragique, imitant le registre des grandes morts héroïques, qu’ils finissent par produire un effet troublant : la grande douceur et l’intense sensualité de ces scènes donnent à la mort du moineau, voire au corps du petit moineau mort, une ambiguïté qui fait sourire ; ce petit animal qui ne vole plus finit par faire penser à l’état du poète à la fin de la nuit. Pourtant, dans sa « Cantate pour la mort d’un canari », 1737, Georg Philipp Telemann prend résolument ce petit deuil au sérieux, car c’est alors la maîtresse de l’oiseau qui chante, et non son amant ; voilà pourquoi sa longue plainte est douce et mélancolique.

En définitive, on pourrait dire que ces oiseaux, au corps fragile et au chant puissant, manifestent une forme de beauté qui nous renvoie à une existence mythologique, celle que les Chrétiens appellent « prélapsaire », c’est-à-dire antérieure à la Chute et à l’expulsion des humains hors du paradis. Dans cette naturalité édénique, la beauté n’est pas faite pour séduire, et le chant du rossignol (dont le plumage gris brun n’offre pas grand intérêt) ne cherche à tromper personne. Sa mélodie est sans mensonge, elle ne raconte pas ses propres exploits, elle ne fait pas de déclarations qui ne seraient pas sincères, pas non plus de promesses qui ne seraient pas tenues. Son chant, comme la musique même, est l’effet d’un langage pur dans son expression, honnête dans son intention – et c’est pour cette raison qu’il est si fluide, si irrésistible dans son émotion. Il n’est donc pas étonnant que le grand mystique perse Hafez de Chiraz ait fait du rossignol l’amant de la rose, en lui souhaitant le succès au matin : « O rossignol de l’aube, que ton cœur jouisse de l’union à la rose, car dans les allées tout est clameur amoureuse de toi »… Un autre grand mystique (allemand), Angelus Silésius, semble lui répondre en écho : « La rose est sans pourquoi / Elle fleurit parce qu’elle fleurit / Elle ne se demande pas : / Suis-je regardée ? [5] ». Ainsi, n’en déplaise à ceux qui voudraient n’y voir, très prosaïquement, qu’un chant de parade nuptiale, le chant du rossignol symbolise un amour gratuit, sans orgueil, qui engage la simple jouissance d’exister. Pour lui, dont l’arrivée annonce le retour du printemps, il n’y a ni fausse note ni mauvaise interprétation.

Comment s’étonner que son chant ait fasciné les musiciens ? On peut même découvrir, comme Olivier Messiaen, autant d’oiseaux différents qu’il y a d’émotions. Leur répertoire forme alors un catalogue d’élans qui prennent corps et voix, nous mettant au défi de formuler, à notre tour, nos propres émotions. De la pie voleuse jusqu’à l’aigle de Jupiter, les oiseaux sont ainsi à la fois les interlocuteurs des humains, et leurs incomparables miroirs. Au reste, le rossignol ne perd jamais son privilège, car c’est en lui que se reconnaissent les musiciens et les poètes. « Toutefois, Rossignol, nous différons d’un point », modère Ronsard dans un sonnet mis en musique par Rousset « C’est que tu es aimé, et je ne le suis point, / Bien que tous deux ayons les musiques pareilles, / Car tu fléchis t’amie au doux bruit de tes sons, / Mais la mienne, qui prend à dépit mes chansons, / Pour ne les écouter se bouche les oreilles. » Dans l’Ode au Rossignol, l’anglais John Keats préfère s’abandonner à la tristesse, avant que l’oiseau, tout simplement, ne s’envole tout simplement, comme il le fait chez Stravinsky… « Ce n’est pas que j’envie ton heureux sort, / Mais plutôt que je me réjouis trop de ton bonheur… (…) Adieu ! Adieu ! Ta plaintive mélodie s’enfuit, / Traverse les prés voisins, franchit le calme ruisseau, / Remonte le flanc de la colline et s’enterre / Dans les clairières du vallon : / était-ce une illusion, un songe éveillé ? / La musique a disparu : ai-je dormi, suis-je réveillé ? »

Maxime Rovère est philosophe et historien de la philosophie. Il a publié en 2020 L’école de la vie (Flammarion), où il explore les interactions qui permettent aux humains  d’apprendre de leurs expériences, à l’école ou ailleurs.

[1] Fioretti de saint François d’Assise, chap. XVI. Cet épisode est mis en scène par Roberto Rosselini

[2] « Philomel, with melody / Sing in our sweet lullaby ; / Lulla, lulla, lullaby, lulla, lulla, lullaby : / Never harm, / Nor spell nor charm, / Come our lovely lady nigh ; So good night, with lullaby » : Shakespeare,  Songe d’une nuit d’été, acte II, scène 2).

[3] Cet épisode est raconté par Ovide (Métamorphoses, (VI, 424 et suiv.), et par Jean de La Fontaine (Fables, III, 15, « Philomèle et Progné »).

[4] « Wilt thou be gone ? It is not yet near day. / It was the nightingale, and not the lark, / That pierced the fearful hollow of thine ear. / Nightly she sings on yon pomegranate tree. / Believe me, love, it was the nightingale. » (Shakespeare, Romeo et Juliette, acte III, sc. 5, v. 2098-2102)

[5] Angélus Silésius, Le voyageur chérubinique, I, 289.

Comment s’étonner que son chant ait fasciné les musiciens ?

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