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26 Mar. 2019

Plein feux

Marie-Noëlle Robert

Qui étaient les américains à Paris ?

Par Maxime Rovere

18 récompenses, des centaines de milliers de spectateurs, une tournée mondiale de Paris à Tokyo, en passant par Broadway et Londres… Cinq ans seulement après sa création, Un Américain à Paris occupe d’ores et déjà une place de choix dans l’histoire de la comédie musicale. Rien de surprenant au regard du merveilleux spectacle imaginé à partir du film oscarisé de Vincente Minnelli (1951). Tous les ingrédients sont réunis : la musique puissante et moderne de Gershwin, la mise en scène et les chorégraphies spectaculaires conçues par Christopher Wheeldon, et bien sûr une histoire d’amour avec Paris en toile de fond. Alors que le musical revient sur la scène du Châtelet en cette fin d’année, retour sur l’âge d’or des Américains à Paris.

« America is my country and Paris is my hometown. » Ce pourrait être le titre de l’une des délicieuses songs dont George Gershwin avait le secret, ou la profession de foi d’un des personnages du film de Vincente Minnelli ; c’est la romancière Gertrude Stein qui écrit cette phrase dans An American and France (1936). Ils sont si nombreux, dans l’entre-deux-guerres, les Américains à Paris ! La capitale française est alors la première ville américaine hors des États-Unis. Dans l’intervalle de temps qui sépare le séjour de Gershwin en 1928 et le film de Minnelli en 1951, ces hommes et ces femmes de lettres – parmi lesquels Francis Scott Fitzgerald, Ezra Pound, Henry Miller et bien d’autres – vont réussir à transfigurer leur expérience parisienne en une sorte d’âge d’or. Le titre du roman d’Hemingway, Paris est une fête (en anglais : A Moveable Feast), résume l’atmosphère du temps. Oui, Paris est alors pour les Américains une sorte de coffre géant d’où les romans, les peintures, les oeuvres musicales semblent s’échapper comme une nuée de papillons, si nombreux, si bariolés, si colorés, que l’on n’a pas toujours perçu ce qui s’y passait réellement.

Les danseurs de la production de 2014

Les “perdus”

Les années pendant lesquelles Gershwin séjourne dans la capitale française marquent précisément l’apogée de cette communauté américaine. Dès avant la Première Guerre mondiale, de nombreux Américains sont venus séjourner dans la ville que Walter Benjamin appelait « la capitale du XIX e siècle ». Leo Stein, le frère de Gertrude Stein, y installe dès 1903 sa première galerie d’art au 27, rue de Fleurus ; sa sœur l’y rejoint rapidement, bientôt suivie d’Alice Toklas en 1910. De son côté, la richissime Edith Wharton passe la moitié de l’année à Paris depuis 1907. Installés en grand nombre après 1918, les Américains y déploient désormais une énergie nouvelle qui les rend plus présents, plus voyants que jamais. L’éditrice Sylvia Beach a ouvert depuis mai 1921 sa librairie anglophone – Shakespeare and Co – au 12, rue de l’Odéon. Ernest Hemingway, Emil Cummings, Francis Scott Fitzgerald, John Dos Passos travaillent d’arrache-pied à leurs oeuvres. Ainsi, lorsque George Gershwin arpente les Grands Boulevards ou remonte les Champs-Élysées en mai 1928, il peut se sentir comme chez lui. Aux terrasses des cafés de Montparnasse, du Globe et de la Coupole, on croise des artistes et des écrivains qui cherchent, avec l’accent si reconnaissable de New York ou de Chicago, une alternative aux désenchantements de l’après-guerre, formant ce que l’on a appelé la « génération perdue ». Vingt ans plus tard, les premiers germes de « l’américanisation » de Paris ont donné naissance à une vie luxuriante. Gershwin lui-même ne semble pas goûter l’effervescence créatrice entretenue par les Américains à Paris, ni ne paraît s’intéresser aux nouvelles formes littéraires que ses compatriotes sont en train d’inventer. Sur le moment, il préfère consacrer son temps aux musiciens français qu’il admire ; il rencontre Poulenc, Prokofiev, Milhaud et se lie d’une intense amitié avec Maurice Ravel. Pourtant, entre deux rendez-vous, bien qu’il s’obstine à se considérer comme l’élève des maîtres européens (à leur grand étonnement), Gershwin travaille – comme ses compatriotes – à rendre l’atmosphère unique de la ville. « Mon objectif, résume-t-il au moment d’écrire sa pièce symphonique, est de dépeindre les impressions d’un touriste américain à Paris, pendant qu’il se promène dans la ville, écoute les divers bruits de la rue et s’imprègne de l’atmosphère française. » Un touriste, oui, c’est parce qu’il se considère comme cela que Gershwin apporte – indirectement, et presque sans s’en apercevoir – une contribution musicale à la créativité américaine qui s’exprime à Paris. En ce sens, le produit de ses déambulations, joué le 13 décembre 1928 au Carnegie Hall de New York, s’inscrit dans un mouvement plus vaste d’expression culturelle, entretenu par une nombreuse communauté d’expatriés. Vincente Minnelli n’aura plus qu’à croiser l’histoire des uns et la musique de l’autre pour faire naître une extraordinaire fiction, à la fois littéraire et cinématographique.

Groupe d'acteurs devant une peinture géante d'un lever de soleil sur Paris avec la tour Eiffel
Marie-Noëlle Robert
Ballet sur le “Concerto en fa pour piano et orchestre”

La légende de Paris

À bien y regarder, ce qui a favorisé l’installation à Paris d’une si grande communauté n’est pas de nature esthétique, mais économique. Grâce aux affaires, une communauté spécifiquement américaine de lecteurs et de collectionneurs se développe, permettant d’y vivre facilement. Précisément, le commerce de l’art constitue l’une des affaires les plus fructueuses que les Américains puissent faire à Paris. C’est pourquoi, lorsque Vincente Minnelli reprend l’histoire de cette communauté après la Seconde Guerre mondiale, il pense immédiatement à mettre en scène des peintres et des musiciens, mais également une collectionneuse. Car si les Américains ont en partie imité le mode de vie des artistes européens sans être aussi pauvres qu’eux, en revanche leur opulence a permis à certains de participer pleinement à l’aventure de l’art moderne – en tant que grands collectionneurs. Gershwin lui-même était l’un d’entre eux. Par l’entremise de son cousin Henry Botkin, il a acquis au cours des années 1920 environ cent cinquante œuvres, souvent d’artistes majeurs : Rouault, Chagall, Derain, Dufy, Gauguin, Kandinsky, Kokoschka, Léger, Masson, Modigliani, Picasso, Utrillo, Vlaminck, le douanier Rousseau… La liste laisse rêveur ! De fait, les collectionneurs américains fournissent un soutien considérable aux artistes des avant-gardes – et cela ne va pas sans ambiguïtés. La collectionneuse du film de Minnelli accumule à la fois les tableaux et les artistes… Le cinéaste s’est-il inspiré de la relation entre la très riche Anaïs Nin, épouse du vice-président de la banque de New York, et Henry Miller, romancier alors sans le sou, qu’elle transforme de pied en cap au cours de l’année 1932 ? Leur situation, en tout cas, répond à celle de nombreux membres de cette génération. Un curieux mélange d’intérêts artistiques et financiers traverse le milieu américain de Paris, où le tourbillon de l’histoire brasse ensemble les vrais riches et les faux pauvres. Pour son scénario, Minnelli ne triche qu’une fois – pour la bonne cause : en situant son récit quelques années après la Seconde Guerre mondiale, il libère ses personnages de la menace hitlérienne ; aucune perspective de guerre n’assombrit leur avenir. Telle est la condition d’un véritable happy end ; il n’en pouvait être autrement, car comme l’écrit joliment Hemingway : « Il n’y a jamais de fin à Paris… ».

Ils sont si nombreux, dans l’entre-deux-guerres, les Américains à Paris ! La capitale française est alors la première ville américaine hors des États-Unis.

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